Flamme afghane

Portrait

Flamme afghane

par Pascale Nivelle

publié le 29 octobre 2001 à 1h24

Elle a un sifflet autour du cou, en acier brillant au bout d’un cordon noir. Le sifflet des profs de gym, ces gens souvent sans histoire. Shoukria Haidar en a l’aspect éternel. Les baskets hors mode, le sac de sport à l’épaule trahissent une longue habitude, comme la voix, faite pour résonner sous un préau. Sinon qu’elle fume beaucoup pour un maître auxiliaire de collège, le sien est à Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, et que son portable ne cesse de ronronner. Elle dit pardon, en roucoulant le r, et répond parfois en persan, langue lointaine. «Tous les Afghans ont une histoire», dit- elle. Elle ne racontera pas celle de la prof de gym célibataire de 43 ans qui vit à La Courneuve. Un geste du pouce et de l’index signifie qu’il faut gagner sa vie, c’est tout. Et que cette vie-là n’en est pas une.

Elle a raté le jour de la rentrée. Pas de mot d’excuse, son autre vie, présidente de l’association Negar, la retenait. Bloquée parmi les réfugiés à la frontière pakistanaise, quand des communiqués balançaient entre la vie et la mort du commandant Massoud. Shoukria n’a jamais vu Massoud là-bas, mais a parlé à ses assassins kamikazes, vingt heures avant l’explosion de leur Betacam. «J’étais dans le même hélicoptère, en transit vers les camps, eux avaient rendez-vous avec Massoud. Ils ont failli ne jamais arriver, tout le monde les trouvait bizarres, les douaniers, les officiels. Ils se disaient arabes, puis marocains, journalistes, membres d’une association culturelle musulmane basée à Londres. Ils avaient des passeports belges et des visas pakistanais, de gros pantalons de velours en plein été. J’ai été très intriguée, je leur ai posé des questions. Mais ils n’exprimaient rien, ils étaient fades.» Le surlendemain avait lieu l’attentat. Comme tous ceux qui avaient trouvé les journalistes «bizarres», elle regrette. «Mais qu’est-ce que je pouvais faire?».

Vingt et un ans qu’elle se pose cette question. En 1980, ses parents ont répondu pour elle: «Pars.» Les Soviétiques dans Kaboul, la répression était en marche. Shoukria venait de se faire «virer» de son job au Comité olympique, épuré «comme partout». Son frère avait déjà été emprisonné plusieurs fois, pour avoir manifesté avec des opposants. Son cousin, arrêté le matin de son mariage, avait disparu. «Tout autour de moi, cela se vidait. J’avais 22 ans, je ne comprenais pas tout, sauf que cela sentait mauvais et je n’étais pas du genre à me taire. Mes parents ont pris peur.» Elle part pour Peshawar avec un visa de trois mois, «le temps que ça s’arrange». Puis à Paris, invitée par une amie, «en attendant que cela se calme». De visas en permis de séjour, d’espoirs en déceptions, vingt ans ont passé, elle y est encore avec un seul désir: revivre à Kaboul. Malgré la famille anéantie, les six frères et soeurs dispersés dans le monde, la soeur morte en accouchant à Kaboul, ses souvenirs d’enfance saccagés. «Il n’y avait aucune distinction entre garçons et filles, nous sortions au théâtre, au cinéma, nous allions au lycée en jean serré. L’uniforme comprenait un foulard, nous le portions autour du cou, c’était la mode.»

Le père, commerçant, enseignait un Coran de tolérance à ses enfants, et organisait de longues lectures de poésie et de musique en famille. Personne ne s’étonnait des hippies par milliers l’été. Les filles «en culotte et soutif» attiraient des regards intrigués, moins hostiles que pour le tchadri: «A l’université, il y en avait quelques-uns. On trouvait que c’était la honte, inimaginable, on plaignait les pauvres filles là-dessous, victimes de la tradition.» Shoukria s’intéressait au monde, lisait des livres en persan venus d’Iran où ne régnaient pas encore les ayatollahs. «A 11 ans, j’ai acheté un livre avec mon argent de poche, Au Viêt-nam, il ne pleuvra pas toujours, l’histoire d’un garçon et d’une fille qui combattent pour la liberté contre l’Amérique. A la fin de la guerre du Viêt-nam, on était tout un groupe de lycéens, qui sillonnait la ville en chantant. On ne se doutait pas que le prochain Viêt-nam serait l’Afghanistan.» Shoukria se voyait ingénieur, brillait au basket, au ping-pong et au karaté dans les compétitions nationales, et n’aurait jamais pensé quitter son pays.

A Paris, elle ne prend pas la peine d’apprendre le français. Mais tente de comprendre «le travailleur», dont parlaient ses lectures de jeunesse, dans les milieux gauchistes kaboulis. Comme les jeunes maos français qui «s’établissaient» dans les années 70, elle passe un an à la chaîne dans une usine de pâtisserie. Et comprend vite qu’elle ne pourra pas comprendre: «Quand on sait qu’on peut claquer la porte, on ne peut pas rentrer dans la peau d’un ouvrier.» Ce sera l’université de Nice, un Capes de sport, et les premiers collèges de la banlieue parisienne. Vie d’exil, les jambes sur les stades et la tête là-bas.

Elle revient en Afghanistan l’été 1995, vingt jours, le temps de voir les ruines, la misère et les milliers d’amputés de la guerre. Et aussi que tout n’est pas perdu, malgré la «guerre des seigneurs» après la chute du régime prosoviétique: les écoles et les hôpitaux fonctionnent, les jeunes s’amusent, les femmes travaillent. A la rentrée, elle décide de monter un projet d’aide au sport féminin. Un mois après, les talibans prennent Kaboul. «Le ciel m’est tombé sur la tête, raconte-t-elle. Je savais que les talibans, c’était comme les nazis à Paris. La terreur, l’interdiction de chanter, la mosquée à coups de bâton, l’interdiction aux femmes de regarder la lumière, aux enfants de jouer. C’est une force de frappe qui ne relève ni de la folie, ni des traditions. Par des décrets officiels, ils ont éradiqué tous les droits et libertés élémentaires.» Shoukria Haidar fonde Negar (un prénom féminin qui signifie amour) pour venir en aide aux femmes afghanes, créer des écoles clandestines, des centres de soins, lancer des campagnes de presse. Elle y parvient. En 2000, quand Elle, après bien d’autres, affiche une femme en tchadri à sa Une, son premier combat médiatique est remporté. En juin, 300 femmes afghanes rencontrent 45 Occidentales à Douchanbé (Tadjikistan), pour adopter une Déclaration des droits fondamentaux de la femme afghane, approuvée par Massoud. Negar, 600 adhérents, essaime des comités, intervient à l’ONU ou auprès du quai d’Orsay quand celui-ci reçoit officiellement «le ministre taliban de la Santé». «J’y passe ma vie», dit Shoukria, son téléphone portable et sa voiture pour bureau.

Trente ans après le Viêt-nam, elle est favorable aux interventions américaines, mais reste vigilante, vite virulente sur les grandes manoeuvres politiques et diplomatiques: «Il faut que le Pakistan arrête de manoeuvrer. Et ces « talibans modérés », on se fout du monde, cela n’existe pas. Tant qu’il y aura un taliban au pouvoir, les femmes souffriront.» Au dernier coup de sifflet contre les talibans, Shoukria repartira.

photo FRED KIHN

Shoukria Haidar en huit dates :

1957: Naissance à Maïdan, près de Kaboul.

1975: Baccalauréat.

1978: Elle travaille au Comité olympique. Coup d’Etat prosoviétique.

1980: Elle s’exile.

1989: Retrait de l’Armée rouge, dix ans après l’invasion.

1996: Prise de Kaboul par les talibans.

1998: Elle obtient la nationalité française.

Juin 2000: Conférence de Douchanbe.